On en parle

Pax Autocratica : j’ai adoré le Prologue, puis j’ai ouvert l’historique de la fiche Steam

Un colony sim totalitaire croisé avec un FPS roguelite, un humour noir qui fait mouche, dix-sept heures de jeu gratuit. Pax Autocratica avait tout du coup de cœur indé de l’année. Puis j’ai fait ce que je fais toujours avant d’écrire : j’ai remonté l’historique de la fiche Steam. Et là, j’ai trouvé un cadavre dans le placard. Il s’appelle Earth From Another Sun, et son histoire vaut le détour.

D’abord, le jeu. Parce qu’il le mérite.

Commençons par être honnête : j’ai passé un excellent moment. Dans Pax Autocratica, vous êtes le dirigeant suprême d’Auroria, un régime naissant perdu dans le système Tyris. D’un côté, vous bâtissez votre État : extraction, chaînes de production, lois, propagande, et quatre jauges à surveiller chez vos citoyens, la peur, le bonheur, la faim et la loyauté. De l’autre, vous descendez vous-même sur le terrain, fusil en main, dans des batailles roguelite en vue première personne.

Le Prologue gratuit, sorti le 1er décembre 2025, contient le premier secteur du jeu. J’y ai laissé dix-sept heures, clavier-souris en main, et je l’ai terminé. Pour un contenu gratuit, c’est généreux.

Ce qui m’a tenu, c’est le principe lui-même : monter sa colonie, puis partir affronter celles des autres. La gestion est étonnamment fine pour un Prologue. On règle les heures de travail de la journée, on assigne chaque citoyen à un poste selon ses compétences et ses préférences, on soigne ses blessés, et on choisit sa ligne : gouverner par la peur ou tenir un régime à peu près éthique. J’ai installé la potence, pour la science. Et détail délicieusement cynique, on peut même enfermer ses propres hommes en prison s’ils commencent à se rebeller. La construction est ultra rapide, une minute maximum pour le bâtiment le plus long, et regarder sa petite fourmilière s’activer est profondément satisfaisant.

Tout n’est pas encore profond pour autant. Les fameuses jauges sont posées, mais leur impact reste timide : la faim peut tuer, même si je n’ai perdu personne, la loyauté n’a rien changé de visible à mon échelle, et ma potence a bien fait grimper la peur sans que j’en remarque la moindre conséquence. Un système de relations apparaît aussi à l’écran, visiblement pas encore développé. Des fondations solides, donc, qui attendent leur étage.

Côté combat, le feeling des armes est bon sans jouer dans la cour d’un Call of Duty, avec une vraie diversité et même des armes à ramasser sur le champ de bataille, dont un lance-grenades ravageur lors du combat final. Les ennemis lâchent munitions et soin à leur mort, ce qui pousse à un jeu frénétique : courir partout est fluide et grisant, sniper est nettement moins satisfaisant. La signature roguelite, c’est le système de cartes : après chaque avant-poste, trois cartes de rareté variable, certaines complètes en un exemplaire, d’autres en neuf, d’autres en quatre-vingt-dix-neuf. Ça crée une vraie course au « qu’est-ce que je veux débloquer en premier », et sur le terrain, ça fait une différence concrète.

Deux réserves quand même. Les avant-postes deviennent répétitifs, et une fois bien équipé, on leur roule littéralement dessus : je ne suis mort que deux fois en dix-sept heures, et parce que je l’ai cherché. Mes soldats, eux, sont restés assez décoratifs, présents dans un joyeux bazar mais sans dégâts marquants. C’est la mission finale qui m’a réconcilié avec l’ensemble : un boss tombé en sept ou huit minutes, rien de difficile, mais une densité d’unités au sol impressionnante, chars des deux côtés, tourelles de défense, et ce petit système malin où un médecin peut venir vous réanimer, sauf si les médecins alentour sont morts avant vous. Mes propres unités sont revenues blessées, jamais mortes, à soigner à la base. C’est là qu’on entrevoit l’ambition du jeu complet.

Techniquement, le jeu a bien tourné de mon côté pendant toute ma session. Les chiffres Steam confirment l’impression : 81 % d’évaluations positives sur 125 avis (fiche Steam du Prologue, consultée en juin 2026). Un accueil solide pour un studio que personne ne connaît.

Enfin, ça, c’est ce que je croyais.

Le détail qui m’a fait tiquer

Ouvrez la fiche Steam de Pax Autocratica. Descendez jusqu’à l’historique des actualités. Vous y trouverez des mises à jour datées de février 2020, pour un jeu qui ne s’appelle pas Pax Autocratica. Elles parlent d’Earth From Another Sun, un MMO de domination galactique en monde ouvert, vendu à l’époque comme un croisement entre Mount & Blade et Borderlands.

Ce n’est pas une erreur d’affichage. Pax Autocratica et Earth From Another Sun partagent le même identifiant d’application Steam. C’est le même projet. Même studio, même fiche, même compteur. Seuls le nom, le genre et la promesse ont changé.

Et quand on tire ce fil, toute la pelote vient avec…

2021 : le crowdfunding maison

Earth From Another Sun n’est pas passé par Kickstarter. Multiverse, le studio derrière le projet, a monté son propre crowdfunding directement sur son site, alimenté par des publicités Facebook, avec des paliers grimpant à 300 dollars et plus. Hors plateforme, donc hors de tout cadre de protection pour les acheteurs. La FAQ officielle de l’époque promettait une entrée en accès anticipé courant 2021, et même une sortie d’accès anticipé fin 2021.

Nous sommes en juin 2026. Cet accès anticipé n’a toujours pas eu lieu. Sous aucun des deux noms.

Détail savoureux : dès février 2021, le PDG Freeman Fan intervenait personnellement sur un fil du forum Steam intitulé, je cite, « is this game any good or just another scam game ». Sa réponse : ce n’est pas une arnaque, nous avons le budget pour finir le jeu. Quand le patron doit démentir le mot « scam » cinq ans avant la sortie, prenez des notes, ça va resservir.

2022 : les NFT débarquent

En avril 2022, en plein boom de la crypto, les backers reçoivent un mail. Le studio annonce une levée de fonds auprès d’investisseurs du monde NFT qui « triple le budget », des objets NFT sur la blockchain Solana, un futur token, et un modèle « play and earn ». Promis, une version sans crypto existera toujours. Des sources de l’écosystème crypto citaient alors Solana Ventures et Alameda Research parmi les soutiens du projet. Alameda Research. La société sœur de FTX, qui s’effondrera quelques mois plus tard dans l’un des plus gros scandales financiers de la décennie.

La communauté se déchire, des vidéos fleurissent sur YouTube avec des titres comme « Proving That Earth From Another Sun Is An NFT Scam ». Le studio, lui, continue.

En mars 2023, le site officialise que tout achat est non remboursable après activation (page support archivée). Et en mai 2024, le studio franchit un cap : un mint de « Citizenship Passport NFT » sur la place de marché Magic Eden, 1 000 exemplaires à 2 SOL pièce, environ 283 dollars, donnant accès à l’alpha du jeu et à des bonus exclusifs. Lisez bien : l’accès au jeu était vendu sous forme de NFT à 283 dollars. En 2024.

2025 : tout le monde oublie, on recommence

Puis le vent de la crypto est retombé, et Earth From Another Sun est mort. Officiellement, le studio explique que le modèle MMO sandbox était financièrement intenable, entre charge serveur, lag et grind. Le projet pivote, change de nom, change de genre, et devient Pax Autocratica : un jeu solo, sans blockchain, sans token, sans NFT. Toute trace de l’ère crypto a disparu de la communication actuelle. Le slogan qui circule dans la communauté résume bien la manœuvre : EFAS est mort, vive Pax Autocratica.

Et les backers, dans tout ça ? C’est contrasté. Le studio promet que tous recevront l’accès complet et leurs récompenses au lancement, sans frais supplémentaires. Certains acceptent le pivot avec philosophie. D’autres sont furieux : sur le forum Steam, un backer de 2021 écrit que ce développeur est « plus un scammer que Star Citizen », raconte un mail resté sans réponse et constate qu’il a perdu l’accès à ce qu’il avait payé pendant qu’un jeu totalement différent se lance. Je cite ces témoignages pour ce qu’ils sont, des témoignages. Mais le fait brut, lui, est incontestable : ces gens ont financé un MMO galactique. Il n’existera jamais.

Et pendant ce temps, les reports s’empilent

L’histoire récente ne rassure pas sur la capacité du studio à tenir une date. L’accès anticipé de Pax Autocratica était annoncé pour le 2 février 2026. Reporté au 4 mars pour des raisons de stabilité et d’équilibrage. Reporté au 7 mai pour peaufiner l’onboarding. Puis, le 21 avril, troisième report, sans nouvelle date cette fois, avec un objectif vague : cet été. La fiche Steam affiche aujourd’hui un laconique troisième trimestre 2026. Le prix, lui, n’a jamais été annoncé.

Je veux être juste avec Multiverse sur un point. Leur communication d’avril est inhabituellement franche pour le milieu : ils reconnaissent la frustration, refusent d’annoncer une date qu’ils ne tiendraient pas, et détaillent les chantiers en cours. Reporter un jeu pas prêt vaut mieux que sortir un jeu cassé, on a tous assez d’exemples en tête. Mais additionnez la promesse d’accès anticipé de 2021 jamais tenue, et trois reports sous le nouveau nom : le bénéfice du doute commence à coûter cher.

Dernière promesse à surveiller : le studio reconnaît sur sa fiche Steam qu’une partie des icônes et portraits a été générée par IA, et affirme remplacer tous les éléments restants avant le lancement. C’est une divulgation honnête. C’est aussi une promesse de plus sur la pile.

Alors, on fait quoi ?

On joue au Prologue. Il est gratuit sur Steam, il est généreux, et c’est le meilleur détecteur de mensonge à votre disposition : pas besoin de me croire, ni de croire le marketing de Multiverse. Téléchargez-le, jugez sur pièce, ça ne vous coûtera que de l’espace disque.

Mais je vais être très clair sur la suite. Ce que vous avez aimé dans le Prologue, c’est un secteur sur les quatre promis. Tout le reste n’existe que sur le papier : les mechs pilotables, l’automatisation poussée, les centaines d’améliorations, le contenu de fin de partie, et même le prix, qui n’a toujours pas été annoncé à quelques semaines d’un lancement censé arriver cet été. Personne n’a vu ce jeu complet. Pas moi, pas la presse, personne. Et l’historique de ce studio nous apprend une chose : chez Multiverse, l’écart entre ce qui est promis et ce qui est livré peut se compter en années, voire en jeu entier.

Alors soyez prudents. Profitez du Prologue, mettez le jeu en liste de souhaits si le cœur vous en dit, mais ne sortez pas la carte bleue le jour J sur la foi d’une bande-annonce et d’un bon souvenir. Attendez les premiers retours, attendez de connaître le prix, attendez de voir si les promesses tiennent une fois le jeu entre les mains des joueurs. Seul l’avenir dira ce que Multiverse va réellement nous pondre, et avec ce studio, le doute n’est pas une insulte, c’est une leçon apprise aux frais des autres.

Voilà ma position, et elle tient en deux phrases. Après dix-sept heures de jeu, Pax Autocratica est une vraie bonne surprise, et si le jeu complet tient le niveau du Prologue, on tiendra un excellent accès anticipé. Mais ce Prologue brillant est aussi la vitrine d’un studio qui a encaissé l’argent d’un MMO jamais livré, surfé sur la vague NFT jusqu’à vendre l’accès à son jeu 283 dollars pièce, puis tout effacé pour repartir sous un nouveau nom. Le talent est réel. La confiance, elle, se mérite, et celle-là a déjà été dépensée une fois.

BreakTheHype testera Pax Autocratica à sa sortie, promesse par promesse, prix en main. D’ici là, savourez l’ironie : un jeu sur la propagande et la réécriture de l’histoire, développé par un studio qui a renommé son passé. On n’invente pas un pitch pareil.

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